Beauté, conte cruel atemporel
Le 17 juin 2011. Auteur: Isabelle Godard
Article classé dans BD - Manga, Culture
Il était une fois une jeune fille très malheureuse, et pour cause : sa laideur si repoussante l’avait fait appeler Morue… Sa rencontre avec une fée va changer sa vie… Mais peut-être pas comme elle l’imaginait ! Beauté est un conte cruel, loin d’être à dormir debout !
La jeune Morue n’a pas de chance : d’une part elle est très, très laide, et d’autre part elle est écailleuse de poissons. Est-ce le prénom qui fait la jeune fille ou la jeune fille qui fait le prénom ? Peu importe : car malheureuse de condition, Morue l’est aussi en amour, et c’est ce qui la chagrine le plus. La rencontre fortuite d’une fée lui permettra d’exaucer son vœu le plus cher : devenir belle ! Enfin, belle aux yeux des autres seulement, car la fée Mab lui fait bien comprendre que dans son cas désespéré, il ne faut pas rêver… La jeune fille va donc pouvoir vivre la vie d’une belle, très belle femme, très heureuse… ou pas ! Car Morue devient Beauté, mais rien ne se déroule comme prévu ! Et les incidents vont s’enchaîner, provoquant des catastrophes en série, de la bagarre de bistrot de village au conflit diplomatique, pour les faveurs de la belle…
Un conte à rebours ?
Les auteurs de Beauté ont été ceux du très bon Miss pas touche, dont on ne parlera pas ici, mais qui laisse présager de cet ouvrage autre chose qu’un joli conte de fées, avec son lot de bonheur et autres pantoufles de verre. Une occasion de se rappeler que conte rime aussi avec cruauté – il suffit de relire les contes de Perrault pour en avoir bien plus qu’un aperçu. On pourrait dire que Beauté joue avec les poncifs de ce genre très codifié, mais aussi penser qu’il s’y s’inscrit de plein droit.
Comme Belle, Truitonne, Blondine et d’autres héroïnes, Morue est déjà prédéfinie par son prénom. Elle est aussi le mouton noir sur lequel tous glosent et tapent sournoisement, surtout la méchante marraine (comme chez une certaine Cendrillon tiens). Le fantastique – merveilleux est présent par le biais des fées et autres créatures parlantes étranges. Et le jeune seigneur tombe fou amoureux de cette femme à l’apparence si attirante… Mais l’intérêt dans le récit tient à ce que les auteurs ne dérogent pas à leur esthétique du cynisme qui leur a si bien réussi dans Miss Pas touche, tout en détails et en petits détournements jouissifs. Le crapaud sur lequel pleure Morue est loin d’être un prince, et là où, dans un conte ordinaire, il n’aurait apporté que bonheur et ribambelle d’enfants, il sème le malheur sous les traits d’une étrange créature appelée Mab (créature se nourrissant de chair crue, noiraude et aux traits indéfinissables, surgissant à l’improviste pour semer des conseils comme on sème le chaos…).
La série de catastrophes en chaîne que subit Morue dès qu’elle change d’apparence – on peut dire qu’elle accumule les déboires !, est beaucoup plus proche d’une réalité caustique qu’on ne pourrait s’y attendre. Car la beauté n’attire-t-elle pas le désir et l’envie ? Ou même, n’engendre-t-elle pas la laideur intérieure ? La volonté naïve d’être belle à tout prix, et sa bécasserie pas très touchante font d’elle une héroïne à contre-emploi – et d’ailleurs, tous les autres personnages sont du même acabit, caractères merveilleux que se plaisent à dénaturer Kerascoët et Hubert pour le plus grand plaisir de notre esprit de lecteur devenu paresseux à force de facilité infantile : on y croisera par exemple un roi faiblard et concupiscent et une sœur du roi fine mouche machiavélique…
Côté graphique, le travail est déroutant après Miss pas touche, mais intéressant : le code couleur est hyper défini et travaillé par séquences, le dessin étant simplifié aux traits et aux pleins, avec parfois des « formes » créées par de seuls à-plat.
A noter : le premier tome est paru en prépublication dans le magazine Spirou, et le second vient de prendre la suite. Et pour en savoir plus, vous pouvez aller faire un tour sur le blog de Kerascoët.
Beauté, T.1 Désirs exaucés, éd. Dupuis.
Ces articles peuvent aussi vous intéresser
- Bride stories, hardis jupons des steppes En marge de la rentrée littéraire, petit retour sur mes...
- L’assassin qu’elle mérite, de Lupano et Corboz Prenez un jeune homme un peu naïf, un richissime noceur...
- Sky.doll : on se fait la totale ? Sky.doll, c’est un peu l’effet bulles qui pétillent, ça « plop »...
- Burquette : la burqa à la sauce québéquoise ! Burqa, niqab, hijab, ces mots sont d’actualité… On ne vous...
- Paranormal Activity Critique Paranormal Activity (sorti le 2 décembre) est l’histoire de...

Imprimer cet article 

Coucou Isa,
Le conte que tu proposes me branche franchement. Rien que le nom de la jeune-fille « Morue » présage de l’humour noir qui s’en dégage. Jamais entendu parler mais nouvelle découverte pour moi chez Josefine.
Merci pour ton passage chez moi. Cela me fait toujours plaisir d’avoir ton avis
Hello Luz
eh bien si tu ne connais pas les auteurs, je te conseille vivement de lire aussi (et peut-être d’abord) Miss Pas Touche. Je pense que c’est le genre d’ouvrage qui peut te plaire. C’est dans l’excellente collection Poisson Pilote chez Dargaud… tu peux en avoir une idée (et des avis) là : http://www.bedetheque.com/serie-13437-BD-Miss-pas-touche.html
A tout bientôt !